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PREFACE — Le rationalisme pratique ou la pédagogie du vrai

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L'entreprise dont il sera question dans cette étude est l'entreprise telle qu'elle se présente dans la société industrielle actuelle. Mais l'on n'y prétend point constater comme un fait la conscience de l'entreprise. On y étudie plutôt certaines méthodes qui tendent à favoriser l'apparition de cette conscience. Et il s'agit de la conscience publique de l'entreprise, non de sa conscience privée. Peut-être seule la conscience publique mérite-t-elle d'être appelée conscience de l'entreprise au sens contemporain du mot entreprise.

La civilisation industrielle est caractérisée par l'entreprise, mais aujourd'hui l'entreprise est une chose très différente de ce qu'elle fut à ses origines et qui lui valait le nom d'entreprise. Quoiqu'elle n'ait pas cessé d'être cela, elle est devenue aussi autre chose. Et la coexistence en elle de son sens moderne et de son sens contemporain est de nature à embarrasser ses théoriciens.

Le but initial de l'entreprise est la recherche du profit.

Qu'on entreprenne à deux ou à plusieurs, la conscience privée d'une telle entreprise est la conscience de l'intérêt personnel. Dès l'origine, une entreprise a dû être essentiellement profitable. C'est pourquoi les premières entreprises industrielles furent commerciales et financières, car il importait de se livrer à des opérations fructueuses, quelle qu'en fût la nature concrète.

Les buts des premières entreprises industrielles ne furent pas différents des buts d'une guerre, d'un mariage ou de tractations diplomatiques. Seuls les moyens [p. 10] différaient. Mais, avec l'entreprise industrielle, entrait en jeu le calcul économique fondé sur l'intérêt bien compris ; par là, le sentiment de l'intérêt personnel devenait plus clair, ce qui ne veut pas dire qu'il ne fût pas intervenu auparavant. L'ambition, le désir de s'élever, de figurer parmi les grands, les riches et les puissants a été le moteur universel des entreprises humaines qui, interrompant la routine quotidienne, introduisaient dans le monde, non sans risques, d'importants changements pour en recueillir les fruits.

Aujourd'hui, une nouvelle hypocrisie prescrit à chacun d'avoir l'air de ne jamais penser à soi, lui commandant de se préoccuper avant tout, ne fût-ce qu'en paroles, de l'intérêt d'autrui, même opposé au sien propre. On se croirait parvenu à cette étape finale de la société, annoncée par Spencer, où seul règne l'altruisme et où, à la guerre des sociétés militaires, à la concurrence des sociétés industrielles, s'est substitué un concours de zèle charitable. Le politique ne pense qu'à son peuple et ne se distrait de son souci paternel que pour voler au secours des peuples opprimés. Les nations opulentes se détournent avec dégoût de leur richesse et contemplent la pauvreté des pays moins développés qui réclament, comme un geste naturel, la distribution gratuite des biens. Les patrons ne pensent qu'à leurs ouvriers.

En laissant de côté le sens historique profond des faits et des actes réels qui correspondent à ces changements, on ne saurait sans naïveté se laisser prendre à leur façade humanitaire. Le plus distrait n'a pas été sans remarquer que, sur le trajet des dons, se trouvent parfois des gens assez conscients de leurs intérêts pour prélever leur dîme au passage. Les hommes se forcent à des contorsions morales où ils perdent non pas leur égoïsme, toujours présent et peut-être utilisable, mais leur sincérité et leur liberté. L'entreprise de quelqu'un qui émigrait en terre nouvelle, avec un outillage matériel et intellectuel perfectionné, ne fut en rien une entreprise charitable. Elle était seulement, pour lui, une entreprise profitable, et il n'avait jamais imaginé, même en rêve, qu'il allait devenir le bienfaiteur des peuples moins évolués qu'il côtoierait désormais. De même, ces associés qui, mettant en commun leur avoir et leur savoir, s'établissent pour exploiter une nouvelle invention, n'ont nullement en vue de rendre heureux le personnel qu'ils vont embaucher, ils ne songent qu'à l'employer au mieux de leurs intérêts.

Il est d'autant plus permis aux industriels d'avoir en vue leur profit quand ils entreprennent qu'autour d'eux, sauf quelques saints ignorés, personne n'oublie jamais son propre intérêt. A tous les degrés de l'échelle sociale et dans toutes les occupations, même les plus nobles, comme la conduite des peuples ou la science, l'intérêt personnel le plus précis et le plus passionné ne perd jamais ses droits.

Dans nos mœurs s'est installée l'habitude d'une division du travail entre les conseilleurs et les payeurs. Les différentes fractions de la société échangent des exhortations morales, préceptes qu'il nous est plus aisé de donner, lorsqu'il s'agit de l'intérêt d'autrui que de suivre lorsque c'est le nôtre qui est en jeu.

Si la première qualité d'un discours philosophique est la rectitude, il convient donc, qu'avant d'entrer dans celui-ci l'on se purifie de toute bonne pensée, car une bonne pensée est souvent le contraire d'une pensée vraie. Il faut affirmer avec tranquillité que le sens premier et constant de l'entreprise est connu d'abord par celui [p. 11] qui entreprend ; il faut éviter de tout brouiller en dénaturant ce sens avec des motifs étrangers et artificiels qui ne sauraient être longtemps soutenus ou qui, étant soutenus, aboutiraient à la fin des entreprises et à la fin de la civilisation fondée sur elles. Mais peut-être les observateurs lucides préviendront le désastre, s'ils découvrent assez tôt que certains sentiments méritoires ont surtout pour effet de décourager l'esprit d'entreprise, en rendant par là irréalisable le rêve de bonheur universel qui a cours surtout parmi ceux qui ne produisent pas. Pour eux, la civilisation réside essentiellement dans leurs paroles. Ils ne se rendent pas compte qu'ils ne pourraient ni parler ni même subsister un seul instant comme civilisés avec tous les raffinements que cela comporte sans ces entreprises intéressées devant lesquelles ils se voilent la face. Plus réalistes, les employés des entrepreneurs s'efforcent d'obtenir leur part du produit en confirmant ainsi la nature intéressée de la production. Et il faut bien que celle-ci soit intéressée, car qui ferait un effort s'il n'escomptait pas un résultat ? Qui mettrait en œuvre tant de trésors, de richesses matérielles et spirituelles si leur dépense ne devait rien rapporter ? En ce sens, les doctrines utilitaires et libérales sont restées vraies. Tant qu'il y aura des entreprises, c'est-à-dire tant que des hommes quelconques, qui n'ont aucune vocation de sainteté, pourront en cherchant leur profit servir le public, la première conscience de l'entreprise résidera dans cette intention directe et sans nuances qu'est la recherche du profit. Le jour où l'on interdira à ces hommes d'entreprendre de cette façon, ils entreprendront d'une autre. Ils retourneront peut-être à des pratiques d'avant la civilisation : ils essaieront de se trouver en tels points de la vie sociale où il y aura de l'argent à ramasser, fruit d'un travail de moins en moins libre, et ils emploieront en ruses et en exactions l'énergie qui aurait pu être employée à la production et au progrès.

L'intérêt personnel ou conscience privée de l'entreprise.

Avant de faire naître ou de développer dans les entreprises une conscience publique, il a fallu que l'on trouvât des entreprises instituées. Or, ces institutions procédaient d'une initiative qui avait son sens en elle-même. Le sens de cette initiative était l'intérêt personnel. Dans cet intérêt résidait la conscience privée de l'entreprise. On a cru ensuite pouvoir entreprendre sans cette conscience privée : dans les théories de la motivation de l'acte d'entreprendre figure maintenant la volonté politique. Cet élément est utilisé pour expliquer la naissance, dans les pays neufs, d'entreprises qui ne devraient rien à l'initiative privée d'entrepreneurs étrangers. Mais peut-être une analyse des faits réels, qui mettrait au jour tous les intérêts imbriqués dans ces initiatives nationales, conduirait-elle à y reconnaître des intérêts privés, soit directement économiques, soit politiques. De telles imbrications existaient d'ailleurs déjà dans des entreprises classiques et de vieille souche. Raison de plus pour dire qu'en tant qu'initiative, l'entreprise doit profiter à ceux qui entreprennent, soit qu'ils y apportent leurs capitaux, soit qu'ils y engagent la richesse publique, soit qu'ils offrent leurs inventions, leurs idées, leur prestige ou les facilités du pouvoir. Et il n'y a pas d'exemple que le profit obtenu ne s'exprime en chiffres. Pour finir, c'est l'entreprise qui, par son activité, engendre ce profit, quels qu'en soient les bénéficiaires. L'existence, dans une nation, de services publics déficitaires est comparable à l'existence, dans un ensemble industriel intégré, d'établissements qui produisent à perte. Ces moins-values sont nécessairement payées par les plus-values d'autres établissements. Et il faut que l'ensemble donne un résultat positif. Autrement [p. 12], les entrepreneurs privés ou les gestionnaires publics auraient abandonné la partie depuis longtemps.

Quand on cherche à déterminer les mobiles qui animent l'entrepreneur, on risque de confondre avec le motif propre à l'entreprise des intentions de toutes sortes. Certes on a dit, très justement, que la poursuite du profit n'était pas effrénée et que l'entrepreneur cherchait un gain modéré. L'on a donc voulu assigner d'autres buts à l'entreprise et on a espéré les découvrir par l'analyse psychologique. Mais dire que la recherche du profit n'est pas démesurée ne signifie nullement que le profit économique ne soit le but propre de l'entreprise. Bien au contraire. C'est précisément parce que l'intention de l'entreprise est le profit — au sens financier du mot — que l'entrepreneur le recherche avec modération. Sa recherche est modérée par les règles de l'opération. Il est comme le joueur qui sait le nombre de plis qu'il pourra raisonnablement espérer de faire étant donné le jeu.

On ignore si peu que l'entreprise industrielle produit essentiellement des richesses qu'on s'y fait payer tout service. Les plus désintéressés trouvent naturel de recevoir leur chèque dès lors qu'ils estiment avoir aidé par une contribution quelconque, au succès de l'entreprise. Et les politiques sont certes rémunérés avec les deniers publics, mais ils ne peuvent pas ignorer que le Trésor d'Etat est alimenté soit par la production nationale, soit par la contribution des productions étrangères. Ce n'est donc pas leur seul prestige, c'est aussi leur avoir qui s'accroît, avec le profit des entreprises. Mais certains peuvent s'intéresser de plus près dans des initiatives déterminées, passagères ou durables, travaux publics, exploitations de voies de communication ou de sources de matières premières.

A part leurs démêlés avec le fisc, ceux qui, ouvertement, tirent leur profit d'entreprises dont ils sont les promoteurs ou les animateurs représentent, dans la société, les hommes dont la vie est la moins compliquée. Leurs employés participent de cette simplicité, gâtée pourtant par la conviction d'être exploités ou par le sentiment d'insécurité. Tous les autres, émargeant plus ou moins, de près ou de loin, au profit des entreprises ont, dans la société, une position fausse. Les uns doivent dissimuler leurs liens trop étroits avec l'industrie. Les autres, qui en profitent et qui, d'ailleurs, fournissent à la société quelque activité honorable, ne se rendent pas compte que, dans une société moins productive, cette activité serait aussi moins rémunérée. Ils se dissimulent la source industrielle de leur bien-être et méprisent ou ignorent l'entreprise industrielle. L'évocation de l'activité économique peut aller jusqu'à engendrer, dans certains cercles, un malaise : en parler semble une indiscrétion, comme s'il s'agissait d'un secret de famille ou d'une fonction organique. A plus forte raison si l'on parle de l'entreprise crûment, comme j'ai voulu le faire ici, c'est-à-dire en réduisant son sens originel à cette forme économique de l'intérêt personnel qu'est le profit strictement financier. On achève de scandaliser son auditoire ou ses lecteurs quand on affirme, pour commencer, que l'entreprise est destinée à rester essentiellement cette recherche du profit et que c'est précisément avec cette tache originelle qu'elle engendre et soutient la civilisation ; qu'aucun de ceux qui participent à la civilisation ne peut se désolidariser vertueusement de ce premier péché ; et que nul ne peut espérer étendre les bienfaits de la civilisation qu'en acceptant l'existence d'initiatives industrielles intéressées ou même en les encourageant.

[p. 13] Mais une fois que l'on a osé, même si à certains cette réalité pouvait déplaire, voir et dire ce qu'il en était des entreprises et de leur conscience privée, on se trouve à pied d'œuvre pour montrer que les entreprises sont aussi autre chose et pour proposer les moyens qui ont permis de faire naître en elles une conscience d'un genre nouveau.

De la conscience privée à la conscience publique de l'entreprise.

L'entreprise a un sens pour les entrepreneurs. A-t-elle un sens pour les travailleurs ? Comment passer du sens de l'entreprise au sens du travail ? Ce sont les primes d'entreprise qui ont servi de moyen pour opérer ce passage. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale s'était dessiné, comme au lendemain de la première, un progrès social. En 1918, c'était les huit heures, en 1946, ce fut certes la Sécurité sociale, mais aussi la participation du personnel aux résultats de l'entreprise.

A l'époque, cette idée devait échouer, parce qu'elle ne disposait pas alors de moyens techniques pour se réaliser. On eut recours soit à la participation aux bénéfices, depuis longtemps périmée, soit à des improvisations anarchiques. Depuis quelques années, la technique des rémunérations d'entreprise est prête, mais le bon vouloir des nations pour une promotion de la condition ouvrière semble maintenant épuisé.

Certes, le progrès technique crée de lui-même, les moyens de distribuer, à des cercles de plus en plus larges de consommateurs, les biens produits. Mais le problème de l'intérêt pour le travail quotidien dans l'entreprise n'est pas résolu pour autant. Loin de là, car les moyens accrus de jouissance tournent l'esprit vers les loisirs, au regard desquels le travail semble, toujours davantage, une corvée.

Aujourd'hui, tout l'éclairage de la propagande et de la prédication se projette sur les dons que devraient consentir, aux peuples sous-développés, les sociétés industrielles. Les hommes qui travaillent dans ces sociétés sont bien oubliés. Ou, si l'on veut attribuer un sens à leur travail, ce n'est plus que le sens d'une œuvre philanthropique. Les sociétés industrielles tout entières, et chaque travailleur dans ces sociétés, n'auraient plus d'autre but que de soulager la misère du monde et d'apaiser sa faim. Pour généreuse et exaltante que soit cette destination, elle fait perdre de vue la fin concrète et immédiate du travail déterminé qui est fourni par l'entreprise. Et il y a peut-être ici une nouvelle forme d'aliénation.

D'ailleurs, le travail n'a pas plus son vrai sens dans la consommation égoïste finale, que dans le partage altruiste de cette consommation. Le travail est essentiellement production. Si, en travaillant, on pense à gagner de l'argent pour soi ou pour les affamés des divers continents, on ne pense pas au travail concret, mais au gain abstrait, la nature du travail et ce que l'on a en vue de produire deviennent indifférents.

Pourtant, ce que l'on doit obtenir ou distribuer, ce sont des produits, ce n'est pas de l'argent. L'argent n'est qu'un moyen et un signe. Il importe donc beaucoup [p. 14] que l'on produise tels biens, et non que l'on s'acquitte d'une corvée qui devrait fournir l'argent pour vivre et faire vivre ou pour consommer et être secourable. (1)

(1) Or l'attention du législateur en France semble s'être tournée de nouveau vers les salariés. Sous l'étiquette d'un slogan qui se veut révolutionnaire, « la participation », on rend obligatoire une distribution annuelle différée du bénéfice fiscal au personnel. Par ces dispositions, empreintes d'une idéologie vieille de plus de cent ans, on veut porter atteinte aux fondements de l'entreprise en tant qu'initiative et l'on ne satisfait pas les aspirations expresses des salariés, concernant l'entreprise, en tant qu'institution.

Ces mesures accentuent les divisions et les luttes d'intérêts privés et abstraits au lieu d'orienter les efforts de tous vers la production concrète à fournir dans l'intérêt général. On trouvera dans l'ensemble de cet ouvrage la justification de ces critiques.

Il n'empêche que ces perspectives humanitaires ont arrêté le mouvement qui, même avec des procédés d'une technique insuffisante, était orienté vers la véritable solution des problèmes humains du travail. La technique, désormais, existe, et elle est prête pour le jour où, de nouveau, l'attention du public se dirigera vers cette solution.

Fait remarquable, alors que l'idée d'un effort pour plus de productivité, qui apparaît à peine en 1946, s'épanouit les années suivantes, cette notion a maintenant beaucoup perdu, elle aussi, de son intérêt, sinon dans les entreprises, du moins auprès de l'opinion publique.

D'ailleurs, celle-ci, depuis quelque temps, s'est détournée des questions économiques. Ses guides, dans les partis ou dans les églises, ont mis plus volontiers en avant les questions morales. En France, l'intérêt pour l'économie politique avait été une difficile conquête des années trente. Les historiens avaient éprouvé la fécondité de la conception matérialiste de l'histoire. Les syndicats ouvriers avaient réussi à dégager les rapports économiques de toute leur gangue éthique et sentimentale.

Ces conquêtes n'ont pas résisté aux graves problèmes moraux, posés par la guerre et par ses suites. Cependant, les besoins de la reconversion et de la reconstruction firent renaître dans l'immédiat après-guerre cet intérêt économiste toujours menacé. Ce fut l'ère de la productivité, pendant laquelle s'est élaborée la doctrine des primes d'entreprise.

Il fut possible d'instituer des primes d'entreprise quand on put constater, dans les entreprises, l'existence d'intérêts de l'exploitation, différents des intérêts de la gestion correspondant à la conscience privée de l'entreprise, différents aussi des intérêts individuels multiples présents dans l'entreprise, intérêts de chaque salarié, intérêts de chaque administrateur. On s'aperçut que l'on pouvait faire naître, chez le salarié, une sensibilité nouvelle, que l'on pouvait le rendre sensible aux intérêts de l'exploitation.

La notion de sensibilité est en rapport étroit avec la notion d'intérêt. Un intérêt quelconque dirige l'esprit de l'homme de façon à lui faire saisir les événements suivant un certain sens. Dès lors, il est sensible aux différences, aux changements, il attribue aux choses et aux faits des valeurs définies. Ainsi, l'intérêt du gain individuel rend sensible à des différences quantitatives, à la cadence des attributions, aux [p. 15] rapports entre le salaire et la peine qu'il rémunère. L'intérêt de l'exploitation, pour commencer, est purement objectif, il n'est assumé ou désigné par personne, on ne peut même pas l'appeler intérêt, c'est seulement ce qui a trait à l'exploitation, ce qui peut l'influencer.

Puis, c'est ce qui l'influence en bien, et alors, l'apparition de cette idée de valeur signale qu'un intérêt est né, perçu seulement par ceux qui conduisent l'exploitation suivant des données vraies.

Mais un tel intérêt peut être partagé, et cela, sans même que soit considérée la valeur finale de l'exploitation. On n'a pas à demander : pourquoi y a-t-il intérêt à ce que l'exploitation soit efficace ? La simple conduite de l'exploitation suivant la situation vraie présente par elle-même un intérêt. De la même façon, le conducteur d'un véhicule n'entre pas dans les projets des voyageurs, dans les motifs qu'avait chacun d'emprunter ce véhicule. L'attention de ce conducteur est orientée seulement vers une conduite efficace, ce qui demande qu'il soit sensible à un certain nombre de signaux.

Le personnel employé par une entreprise n'est pas chargé de « conduire » l'exploitation, mais c'est lui qui exploite, il doit donc, selon les échelons, prendre ou exécuter des décisions qui intéressent la bonne marche de cette exploitation. La prime d'entreprise intéressa individuellement chaque collaborateur, à cet intérêt objectif. Elle s'accompagna d'une information qui faisait apparaître les données vraies d'après lesquelles les décisions étaient prises. Elle expliquait donc ces décisions et donnait sa raison d'être au travail d'exécution.

Ainsi, se dégageait une nouvelle définition de l'entreprise. Comme initiative, celle-ci consistait dans la recherche d'un profit économique. Mais cette initiative instituait un ensemble stable de moyens de production exploités par une collectivité de travail. Comme institution, l'entreprise consistait dans l'exploitation en commun, par des hommes, de moyens matériels.

A la gestion de l'entreprise en vue du profit s'ajoutait l'exploitation des biens en vue de la production. La recherche d'un gain personnel d'argent chez l'entrepreneur et chez ses collaborateurs se subordonnait à la réalisation collective d'un produit concret, chose ou service. La conscience de l'entreprise comme initiative est privée. Mais la conscience de l'entreprise comme institution est publique, non parce qu'elle appartient à l'Etat, mais parce qu'elle est la conscience d'une activité collective. Des entrepreneurs associés n'ont jamais que des intérêts privés. Même l'intérêt de leur société, qui dépasse leurs intérêts individuels, est un intérêt privé d'appropriation. Mais des hommes qui travaillent en commun participent, indépendamment de l'intérêt privé concernant leur gain personnel, à un intérêt public, l'intérêt de l'exploitation.

Une conscience publique d'entreprise existe dans toutes les entreprises, sans prime d'entreprise et sans information. En effet, l'homme peut participer aux événements par des actes conscients. Ici, il s'agit d'actes pratiques, et même d'actes de production. Nous observons, dans l'entreprise, des hommes en train de produire, donc d'agir consciemment. Ils savent ce qu'ils font, mais chacun n'est pas conscient [p. 16] seulement de sa propre activité : « En tout acte, la conscience est commune » (2). Chacun est donc conscient de l'activité des autres et, si l'activité est comme dans l'entreprise essentiellement commune, à plus forte raison sera-t-elle accompagnée chez tous ceux qui y participent, d'une conscience qui admet d'emblée la communauté. Or, cette conscience est identique à l'intelligence, car c'est l'intelligence qui est à l'œuvre dans les projets pratiques, tout autant que dans la considération des objets théoriques. C'est ainsi que les travailleurs comprennent leur travail.

(2) Milka Lodetti. « Genèse de la matière » (existence, expression, extériorité) Paris, 1967. Propositions 30-45-63 (2) Ibid. Prop. 31.

Il y a donc une première conscience de la production et, en quelque sorte, une première conscience publique de l'entreprise en tant qu'exploitation. Mais cette conscience n'est pas pénétrée de rationalité, ce qui peut sembler particulièrement fâcheux dans un domaine où l'activité est de nature rationnelle, quoique ce qui n'est encore qu'une caractéristique demande à se développer et à se perfectionner.

Les rapports familiaux étant essentiellement affectifs et non point rationnels, il n'est pas de première importance que la conscience de ces rapports se rationalise, il se peut même que cela ne soit qu'en partie souhaitable. Mais la production, en tant qu'activité pratique, met en œuvre des concepts et en tant qu'activité économique, elle considère avec clarté le problème des rapports entre des moyens et une fin, c'est-à-dire le problème de l'utilité.

Le souci d'information du personnel aboutit à une prise de conscience rationnelle de l'entreprise, à une pédagogie sociale.

Dès lors, la raison, ici, est intéressée au premier chef. La conscience intuitive de la production est une raison économique qui s'ignore et qui doit être révélée à elle-même par l'intermédiaire d'une connaissance de l'entreprise. Cette raison s'ignore chez ceux qui ne se livrent pas au calcul économique. Ce sont essentiellement les exécutants. Mais quand la direction essaie de les informer de ce calcul et des résultats de celui-ci, elle s'aperçoit qu'elle-même voit plus clair, car elle a dû préciser et rendre logiques les éléments et les méthodes du calcul. C'était donc qu'auparavant la conscience de l'entreprise comme exploitation, chez la direction elle-même, n'était pas encore parvenue au plus haut degré possible, et bientôt souhaitable, de rationalité.

Par exemple, si l'on considère le principe d'une correspondance éliminant le temps entre les recettes et les dépenses d'une production, principe dont il ne semble pas que l'on se fût jamais avisé auparavant, celui-ci apparaît d'abord comme une exigence logique. (3) Il est tout à fait absurde de comparer, à une certaine production, des dépenses qui n'ont pas été occasionnées par cette production. Mais ensuite on aperçoit, derrière l'exigence logique, un souci pédagogique, un souci de communication qui, si on le veut, est encore logique, dans le sens où le logos est parole, alors que, dans le calcul même, il était raison et liaison.

(3) André Boyer et Jacques Dubois. « Traité complet des primes d'entreprise. » Paris 1958 p. 145 et suiv.

[p. 17] On trouve donc, à la base de la doctrine, un postulat. Le logique, le rationnel est aussi le seul communicable. Il est le seul intelligible, même pour ceux qui ne sont pas compétents. Cette conviction profonde qui unissait dans leur action les inventeurs des primes d'entreprise fut énoncée par eux en une sorte d'aphorisme :

Qui sème la vérité récolte l'intelligence. (4)

(4) « Le partage des biens de civilisation dans les entreprises. » (« Producteurs ») Paris 1953 p. 157.

Certes, on pourrait vouloir réfuter ce principe, en observant que, précisément, ce que les hommes « comprennent » n'est presque jamais ce qui est « logique » et, inversement, la haute rationalité demeure incomprise du grand nombre. Mais, pour le premier point, est-ce comprendre que d'accepter l'absurde ? Et, pour le deuxième point, a-t-on essayé vraiment de mettre le rationnel à la portée de la raison du grand nombre en étudiant la pédagogie du vrai ?

Nous abordons ici, toute la philosophie de la conscience de l'entreprise. Non seulement, comme toute existence, l'entreprise a sa vérité, plus ou moins connaissable, c'est-à-dire plus ou moins réductible en concepts, en systèmes de propositions. Mais, de plus, l'entreprise est essentiellement le lieu de la logique en ce qu'elle est le lieu du calcul économique.

On peut même dire que, plus l'entreprise comme aventure financière évolue vers l'entreprise comme activité de production, plus en elle la logique prend le pas sur l'intuition. Nous sommes ici dans un lieu privilégié pour la connaissance de la vérité par adéquation réciproque du concept et du réel, nous sommes en outre dans un lieu privilégié pour la communication ou, ainsi qu'on le dit aujourd'hui à satiété, mais aussi à tort et à travers, pour le « dialogue ».

Tout ce que l'on prend pour dialogue n'est point dialogue, s'il est vrai que les interlocuteurs déraisonnent tous plus ou moins et s'entendent à peine. Mais un dialogue sur la production et sur le profit est un vrai dialogue, puisqu'une pensée purement rationnelle s'adresse ici à la raison. Nous sommes alors dans le cas prévu et souhaité par Leibniz. Un jour viendra, dit-il, où, au lieu de discuter, on prendra un crayon et un morceau de papier et l'on dira: « Messieurs, calculons » (5). Grande et belle parole qui annonçait non seulement tout l'outillage mathématique des sciences contemporaines, non seulement le calcul logique, non seulement les machines à calculer, mais aussi le calcul industriel et l'accession de tous les producteurs à l'intelligence de l'industrie.

(5) L'année des techniques salariales en France, 1950. « Des primes de productivité aux primes collectives. » (« Producteurs »). « Une prime de productivité doit être une prime collective.» (article paru aussi dans la Revue française du travail) p. 35.

L'entreprise devrait donc devenir le lieu du dialogue et, peut-être plus tard, à cet exemple, un dialogue vraiment raisonnable s'instituerait entre les hommes, sur des questions où, d'abord, la raison connaîtrait son objet en le faisant. Mais ce progrès supposait que fût étudiée la pédagogie de cette sorte de communication, une pédagogie de la raison et de la vérité.

[p. 18] C'est une telle pédagogie que nous nous proposons de faire connaître dans les chapitres qui vont suivre, car elle est maintenant élaborée, elle résulte d'un long travail de pratique et de réflexion, toujours inspiré par une certaine philosophie. Il y a là en la raison humaine une confiance que l'on peut bien appeler rationalisme. Mais, c'est un nouveau rationalisme, d'abord parce qu'il se constitue sur un point privilégié où la raison est agissante avant d'être connaissante, ensuite, précisément parce que c'est un rationalisme où la théorie suit la pratique et ne la précède pas.

Dans ce domaine, il n'est pas question de science appliquée, loin de là. Le fondement rationnel est fourni par l'action elle-même. La théorie n'a pas à introduire la raison, le concept ou le sens, elle les trouve. Et l'intelligibilité n'est plus un problème scientifique, il n'est qu'un problème pédagogique, résolu dans le principe, puisque le sens que l'on propose est, par lui-même, communicable. La recherche porte donc sur la meilleure façon de réaliser cette communication. L'intelligibilité pédagogique découle de l'intelligence pratique, la conscience de l'entreprise découle de sa connaissance.

En d'autres termes, à ceux qui posent un problème pédagogique, un problème de communication, il faudrait dire : « Faites d'abord quelque chose d'intelligent et vous pourrez l'enseigner, c'est-à-dire le rendre intelligible, le communiquer à l'intelligence. »

Ce « faites » n'a qu'une signification pratique. Il ne s'agirait point, par exemple, de construire un système intellectuel, une théorie concernant le réel. Il s'agirait d'introduire dans l'existence des réalités nouvelles, qui fussent rationnelles. Et ces réalités, on pourrait les faire saisir, de l'intérieur, à la raison humaine. On créerait ainsi une conscience de cette entreprise.

Les sciences de la nature ont réussi à feindre une raison dans ce qui n'est pas l'œuvre de l'art humain. C'est une raison souvent très complexe qui est accessible seulement à des initiés. Dans ces disciplines la pédagogie vulgarise quand elle ne se propose pas d'initier lentement.

Mais la raison des entreprises industrielles est beaucoup plus simple quoiqu'elle soit plus raffinée qu'on ne le croit, quand on les aperçoit de loin. On s'oriente dans une direction théorique lorsque, en considérant l'entreprise de l'extérieur, on croit pouvoir y introduire une raison explicative, sous la forme, par exemple, du fameux calcul marginaliste que gestionnaires ou exploitants emploieraient à leur insu. La raison des entreprises n'est pas explicative, elle est réalisatrice. Sans dénier aux économistes, qui conçoivent leur science sur le modèle des sciences de la nature, le droit de « rationaliser », de « conceptualiser » théoriquement et de l'extérieur la conduite des entreprises, il est permis de pratiquer directement, pour cette conduite, une rationalité qui rende transparents et communicables les événements ou les actes propres de l'exploitation.

Il est permis aussi d'avancer que l'un des chemins possibles des sciences dites humaines, qu'il vaudrait mieux appeler sciences de l'homme, part d'une conduite rationnelle dans le domaine considéré, pourvu que l'objet s'y prête.

[p. 19] Cette rationalité fournira d'elle-même à la science théorique les concepts dont celle-ci a besoin. La théorie offrirait ici la possibilité de comprendre à ceux qui n'agissent pas mais qui, venant après coup, contemplent.

La pratique rationnelle serait donc le point de départ d'une pédagogie sociale. Elle ferait rayonner sa rationalité sur le groupe social tout entier, produisant peut-être, de proche en proche, dans d'autres domaines, une conduite rationnelle.

Cet ouvrage est une première tentative dans cette direction. Le domaine, ici, est l'entreprise. Ayant coopéré pour ma modeste part, mais surtout assisté à l'élaboration de certains principes de rationalité dans la conduite de l'entreprise, ayant vu en outre comment, dans l'entreprise, et à l'usage de ceux qui ne laissaient pas d'être des acteurs en cette pratique rationnelle, a pu être étudiée une pédagogie de cette pratique, je voudrais en faire la théorie, pour une pédagogie plus largement sociale. Mon ouvrage est un essai de pédagogie à l'égard des maîtres. Il communique la rationalité et l'intelligibilité des entreprises à ceux qui se trouvent au dehors.

Voici donc l'ordre qui a conduit des premières conceptions pratiques à cette communication théorique :

1° Réaliser, par le calcul industriel, la raison dans la conduite des exploitations productives.

2° Cela, en vue de susciter, chez les dirigeants comme chez les exécutants, la conscience de l'entreprise.

3° Grâce à cette rationalité, communiquer la vérité industrielle aux collaborateurs de l'entreprise.

4° Pour ce faire, on les intéresse au gain industriel par le moyen d'une prime d'entreprise.

5° Et on les informe de la marche de l'exploitation en utilisant le calcul industriel qui sert de base au calcul d'une prime d'entreprise.

6° D'où une pédagogie complète et systématique de l'information, arrivée à maturité après de longues années d'étude.

7° Les principes du calcul industriel et de la pédagogie de l'information industrielle sont communicables à la société qui se trouve hors de l'entreprise. Mais, en fait, ils n'ont été communiqués jusqu'ici, par des écrits et des conférences, qu'en vue de leur usage pratique dans un nombre croissant d'entreprises.

8° Pour la première fois est tentée une théorie de la question, c'est-à-dire une communication en dehors des sphères industrielles, par suite une communication à la société, pour accroître son savoir, et non pas en vue, directement, d'un usage pratique.

C'est là un acte pédagogique premier pour la diffusion pédagogique de cette raison dans toute la société.

9° Le but de cette action pédagogique est, outre l'éducation désintéressée de la raison chez tous ceux qui recevront directement ou indirectement cette communication [p. 20], la possibilité d'applications pratiques futures, par voie de contagion, dans d'autres domaines.

La conscience publique de l'entreprise, point de départ d'une métaphysique sociale fondée sur la raison et la dignité du travailleur.

Le principe de toute cette action est une « métaphysique sociale » qui refuse la notion de masses humaines et l'irrationalité des actions psychologiques que cette notion comporte. Certes, la raison n'est pas également à l'œuvre dans toute vie humaine et dans tous les instants d'une vie humaine. Mais si l'on parle à l'homme, que ce soit toujours en le considérant comme une personne, c'est-à-dire, un individu raisonnable. Si on lui recommande des actions, ce doit être en lui fournissant les moyens de les faire en homme, c'est-à-dire, en sujet libre et raisonnable. Il semble que ce soit même là, l'un des principes de la démocratie.

Il est bon que le sociologue décrive, recense, analyse toutes les catégories d'actes humains, des plus au moins rationnels, logiques, raisonnables. Une place pourrait être ménagée à une sociologie du rationnel qui, décelant dans l'expérience humaine des actes où la raison est à l'œuvre, les mettrait en avant, les proposant à la réflexion, peut-être à l'imitation.

Dans les sciences humaines, l'indifférence est louable, mais jusqu'à un certain point seulement. Peut-être devrait-on y créer une zone de non-indifférence qui serait la zone proprement philosophique. Mais, qu'il s'agisse de philosophie ou de science, ce à quoi ni l'une ni l'autre ne sont indifférentes, c'est la raison.

L'anthropologie est patiente et, dans cette sphère, la raison observe sans broncher ce qui n'est pas raisonnable. Mais elle s'y est résignée trop vite et, surtout, elle n'a pas assez vu que cette résignation engendrerait une conduite toujours plus irrationnelle. A force de constater et de faire savoir aux hommes qu'ils n'étaient pas conduits par la raison, on les a résignés à leur folie. Ceux qui ont voulu agir sur les hommes ont spéculé sur la passion, la déraison et, en cela, ils n'ont guère innové. Voilà pourquoi la politique est si en retard sur la physique. En politique, celui qui réussit est encore le plus rusé, de cette bonne grosse ruse dont toute la science se résume dans la sagesse des nations.

Mais en politique, le moindre des citoyens tient, dans le privé, des propos qui enferment plus de raison que n'en montre la conduite générale des affaires d'Etat. La somme de ces raisons privées fait la déraison publique. Ce déplorable effet s'explique par le caractère de la suprême raison d'Etat, qui n'est plus que la science du bon usage de l'irrationnel, jeux de force, jeux de passion.

Le jour où, dans l'Etat comme dans l'une des entreprises qui appliquent les nouvelles méthodes, les hommes seront les calculateurs et non plus les éléments du calcul, il ne s'agira aussi que d'un calcul sur les forces matérielles. La ruse du primitif et du mondain y aura moins d'emploi.

Tant que les sciences humaines se bornent à constater ce qui est, on ne voit pas bien qu'elles puissent devenir source de progrès dans la raison et dans les mœurs.

[p. 21] Pourtant, une science est théorie, elle constate. Il reste donc que la pratique, en certains domaines, installe le rationnel et le juste, de telle manière qu'ensuite la théorie puisse mettre en vue cette raison, cette justice, qu'elles les répande au dehors, qu'elle cultive ainsi le peu de raison et de justice que chaque homme possède en lui.

Montrer à l'homme ses passions, tel est le rôle des sciences humaines lorsqu'elles constatent avec indifférence ce mélange de barbarie et de civilisation qu'est l'homme, dans les conduites et dans les sociétés en apparence les plus civilisées. Lui montrer sa raison et sa justice, lui faire voir aussi qu'elles sont autre chose qu'une exigence et qu'un idéal, tel voudrait être le rôle d'essais semblables à celui-ci. Ils consisteraient essentiellement, après avoir introduit, dans une certaine pratique, la raison et la justice, à les révéler au dehors.

Mais ce propos suppose, dans la vie collective, une dimension morale qui demande une attitude métaphysique. Si l'on doit appeler « physique sociale », une étude de la vie collective qui la traite de l'extérieur comme une nature, on devra appeler « métaphysique sociale », toute étude qui fera intervenir la dimension morale. Si la sociologie veut résoudre un jour les problèmes pratiques de la vie commune, elle doit regarder de nouveau l'existence individuelle qu'elle avait perdue de vue parce qu'elle considérait, en bloc, chaque ensemble. Un problème moral n'est ressenti comme tel que s'il met en question le sens propre de l'existence personnelle.

Considérer la dimension morale de la vie collective est, avant tout, descendre du niveau informe et massif de la foule jusqu'à des structures plus fines, là où se dessine l'individu. Et, dans l'individu même, aller chercher l'invisible, ce qui est le plus éloigné des zones offertes à l'observation indifférente, sa conscience et peut-être sa souffrance.

Celui qui travaille voudrait pouvoir s'intéresser à ce qu'il fait et être considéré pour ce qu'il fait. Sa souffrance est due presque toujours à l'insatisfaction de l'un de ces besoins, souvent des deux ensemble. C'est pour l'intéresser à son travail, que l'on décide de le payer selon les résultats auxquels il contribue, et de l'informer sur la marche de l'entreprise. Mais surtout, ce sont là des marques de considération. Au fond, si j'écris, c'est afin de réclamer, pour tout individu, de la considération. Et c'est là le sens profond de la métaphysique sociale.

Ce qui rend le travail moralement pénible, c'est aussi la méconnaissance des réalités économiques, la cécité à l'égard des bienfaits du progrès technique et de ses possibilités pour l'avenir. Peut-être, cette ignorance est-elle entretenue par l'adhésion à une idéologie figée qui remplit l'esprit et lui tient lieu de pensée. A d'autres époques, la religion a pu jouer un rôle analogue. L'une et l'autre sont superstition et « obscurantisme » quand elles font obstacle à la raison et à l'intelligence au lieu de les cultiver. Mais seul le souci de l'individu conduit à vouloir cultiver sa raison et son intelligence. Toute pédagogie, même exercée sur des groupes, est individualiste. Et, il se peut encore que, plus profondément, la conscience individuelle soit déchirée aujourd'hui entre le sens vrai des événements actuels, entre l'intention droite de l'action actuelle et les interprétations systématiques découlant des conceptions compliquées et vieillies qui ont cours dans la société et que celle-ci, à toute occasion, impose de façon contraignante.

[p. 22] Les modalités du calcul industriel, la prime d'entreprise et l'information qui l'accompagne sont libératrices pour cette conscience individuelle, parce qu'elles y remplacent les idées toutes faites par la conscience de l'entreprise. Celle-ci est, pour chacun, une façon de vivre la réalité qu'il contribue à faire. La conscience de l'entreprise est vraiment publique parce qu'elle s'ouvre sur la réalité économique et sociale tout entière. Par elle, l'esprit humain conquiert, dans le sérieux du travail quotidien, le champ entier de son action bienfaisante. La raison qui s'exerce dans la création de la conscience d'entreprise est une raison humaine, dont l'homme est le seul souci.

La méthode de cette étude s'est élaborée avec la méthode même qui a créé la conscience d'entreprise. Cette méthode devait éviter deux écueils. En effet, lorsque notre société veut résoudre des problèmes humains, elle risque de tomber dans deux vices contraires : le manque ou l'excès de rigueur. On manque de rigueur quand on croit que la présence de l'homme rend tout calcul impossible, de telle manière que l'on se perd dans le sentiment, dans la psychologie banale et que l'on devient inefficace. Avec d'excellentes intentions, on peut même, ainsi, faire beaucoup de mal. On applique une rigueur excessive quand on prend l'état d'esprit d'un technicien insensible, d'un organisateur de métier qui voit dans l'entreprise, au pire, une source de revenus, au mieux, un mécanisme à perfectionner dans une orientation exclusivement mécanique. D'ailleurs, dès qu'il s'agit des techniques de vie collective se présente aussi la tentation de la psychologie appliquée ou de la sociologie appliquée. Ayant constitué, à l'image de la physique pure ou fondamentale, des catégories et des lois générales, on espère les appliquer aux cas particuliers. On est donc psychologue et sociologue comme on est comptable, calculateur des temps, spécialiste des transports, du matériel de planning ou de la mécanographie. On ramène tout au niveau des idées pratiques indifférentes.

N'y a-t-il donc pas de milieu entre les sentiments et une technique matérialiste et extériorisatrice ? Quand on le nie, on sous-estime les possibilités du civilisé ou, plutôt, on n'en fait pas l'inventaire complet. D'un côté, il est capable de calculer avec vigueur, là où son objet se prête au calcul, et même commande le calcul ; on ne se prive donc pas, dans l'institution des primes d'entreprise, de calculer, en exigeant de soi la plus grande précision possible et la plus grande exactitude. Et il est rendu capable aussi, par l'éducation qu'il reçoit et que l'on a appelée les « humanités », de comprendre son semblable. Cette compréhension ne se met pas en équation, mais sa méthode est transmissible, à condition qu'elle soit enseignée, par des maîtres qui la pratiquent consciemment et qui en ont établi les principes, à des élèves qui acceptent, en même temps, de s'affiner. Les moyens de cet affinement sont l'étude, la connaissance de soi, l'observation du monde, la culture des beaux-arts et de la poésie, l'effort en vue du bien.

On a dit à bon droit que l'accélération du progrès technique était due principalement à la communicabilité des méthodes dans les sciences. Il est certain que de telles méthodes peuvent se communiquer en restant à la surface de l'esprit tant que cette pédagogie n'a pas pour but la formation de grands chercheurs et de vrais savants.

Au contraire, les « techniques humaines » sauf celles d'une action psychologique exercée par des moyens matériels, n'avancent pas vite, car, si l'on veut cultiver chez [p. 23] un homme la compréhension de l'homme, on doit pénétrer dans la conscience, on doit développer la spontanéité de l'intelligence et du cœur, en menant à bien toute une éducation morale. On doit obtenir que le futur « humaniste » cesse de penser à soi, de s'enfermer dans ses désirs, ses aversions et ses rancunes. Qu'il pense moins à juger les autres qu'à éveiller leur intérêt quels qu'ils soient. Tout cela se fait lentement et ce serait l'objet d'un enseignement de base qui, en même temps, devrait apprendre aux élèves la rigueur intellectuelle par l'acquisition d'un outillage mental : langues, mathématiques et logique, critique historique, observation et expérimentation, recherche, définition de concepts.

C'est délibérément que les inventeurs des primes d'entreprise ont introduit dans leurs méthodes des exigences humanistes. Loin de s'ajouter de l'extérieur à la technique, elles en faisaient partie. C'est là peut-être l'une des causes de la difficulté qu'a eue cette technique à se faire admettre. Avec raison, on a pu en attribuer les réussites à la personnalité des inventeurs. Ceux-ci, comme beaucoup d'animateurs, semblent posséder un secret qu'ils ne peuvent transmettre et qui les rend irremplaçables. Mais, après tout, ce secret est transmissible et c'est pour contribuer à sa transmission que j'écris. Il y a là une vertu qui doit pouvoir être enseignée. Et il n'est peut-être pas indispensable qu'elle soit enseignée par l'exemple vivant et par la fréquentation du maître. Les principes d'une conduite « humaine » peuvent être pensés et formulés. Ils l'ont été dans les différents écrits dont le présent travail veut tirer les conclusions et les conséquences pour un usage général.

Le rationalisme pratique qu'il essaie de proposer ne s'oppose nullement à la méthode intuitive. Au contraire, il la réclame, moins parce que la raison dont il s'agit ici est pratique avant d'être théorique, qu'à cause du caractère intuitif de tout acte intelligent. Ce qui est à conquérir pour notre sagesse dans tous les domaines de la pensée et de la conduite, c'est peut-être une vue simple, une position centrale d'où la pensée rayonne avec aisance en parcourant, non par tâtonnements aveugles, mais dans la clarté, le détail du concret. Pour parvenir à une telle vue, il faut prendre le parti de la vie, s'il s'agit de l'homme, il faut cesser de feindre que l'intériorité humaine soit assimilable à une nature extérieure, il faut se départir d'une froideur de commande que l'on donne pour objectivité. Mais l'objectivité véritable à l'égard de l'homme n'est jamais trop chaleureuse.

Prêcher aux hommes de bons sentiments et une conduite humanitaire, ce n'est peut-être encore que spéculer politiquement sur leur psychologie et faire des hommes, avec leurs passions et leurs idées, les éléments d'un calcul.

Mais c'est en user humainement avec les hommes que de les associer à un calcul industriel, pour donner un sens logique à leur travail quotidien et, en les libérant de l'intérêt privé qui les emprisonnait ou des idées qui les paralysaient, les ouvrir à la conscience de l'entreprise dans son activité généreuse.

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[p. 25 — titre de partie]