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Deuxième partie, ch. 2

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CHAPITRE DEUXIEME — Le second principe : Distinction entre la prospérité et la productivité

1. LE DOUBLE ASPECT DES RESULTATS ECONOMIQUES DE L'ENTREPRISE

Jusqu'ici, nous avons vu que l'entreprise consistait à gagner en produisant, ce qui permettait de discerner, dans sa marche, l'effet d'une gestion de la propriété en vue de l'accroissement des biens et l'effet d'une conduite de l'exploitation en vue d'une production économique. Quoique le « plus » financier ne soit pas relié d'une façon simple au « plus » économique, l'un dépend de l'autre et toute entreprise a, pour raison d'être, une addition de valeur. Cette valeur ajoutée se réalise par la vente. Et le résultat économique de l'entreprise en tant que son exploitation réalise ou non l'accroissement auquel elle est destinée, a été appelé, dans la présente doctrine, résultat de prospérité. Ce résultat se compose de deux parties : un résultat de marché, qui dépend de la position de l'entreprise vis-à-vis des clients, et un résultat qui dépend essentiellement du fonctionnement interne de l'entreprise.

Le résultat de prospérité se distingue ainsi de ce résultat interne qui est, pourtant, un élément de la prospérité et que, dans cette terminologie, on nomme résultat de productivité.

Tout homme qui fabrique un produit pour l'échanger sait parfaitement la différence de nature qui existe entre les profits qu'il retire de son activité de vendeur et les progrès qu'il réalise dans son activité de producteur. L'illustration habituellement employée pour faire comprendre cette distinction est le menuisier de village.

Un menuisier de village, dit-on, a terminé le montage de cinq armoires dans une semaine au lieu de quatre auparavant, il pense qu'il a amélioré sa façon de travailler. Lorsqu'il place ses armoires chez ses clients, s'il obtient un prix qui couvre largement ses dépenses, il pense que ses affaires sont profitables. Selon qu'il regarde ses armoires au moment de leur confection dans son atelier ou au moment de leur échange sur le marché, il parlera de progrès ou de prospérité. Le progrès qu'il constate est un progrès de productivité. Pour cet homme, le résultat de productivité est clair, même s'il n'emploie pas notre terminologie. Ce résultat est la différence entre les deux coûts de la même production à deux époques successives.

[p. 82] Le temps, ici la semaine, n'est d'ailleurs qu'une partie du coût de production. Le résultat de prospérité, pour ce menuisier, est, lui aussi, évident : il compare l'argent qu'il a reçu de son client avec l'argent qu'il a dépensé pour réaliser la fabrication qu'il a vendue.

Toute exploitation engendre donc deux résultats bien distincts : un résultat de prospérité, un résultat de productivité. Tous deux sont des résultats de l'exploitation, ce qui signifie que le résultat de gestion de la propriété est entièrement mis de côté. C'est maintenant dans la conduite même de l'exploitation qu'on est amené à distinguer deux résultats.

2. LE RESULTAT DE PROSPERITE

Soit, par exemple, une société qui fait 90.000 F (1) de bénéfice imposable, dont 50.000 F viennent de l'exploitation. Cela signifie que l'on a mis à part 40.000 F provenant de la gestion de la propriété. Or, ces 50.000 F sont un résultat de prospérité, en effet, ils sont la différence entre l'argent reçu des clients et l'argent dépensé par l'entreprise, considérée dans ses seuls mécanismes économiques, car les mécanismes financiers de la société (création d'actions ou d'obligations, emprunts, politique d'investissements, etc.) n'interviennent pas dans ce résultat d'entreprise.

(1) Ces calculs simplifiés et théoriques sont supposés à monnaie constante.

Cherchons l'origine des 50.000 F obtenus par l'exploitation. Supposons qu'ils résultent de la vente de dix objets et que chaque objet ait été vendu 100.000 F, pour un prix de revient de 95.000 F, le prix de revient de l'année précédente ayant été de 98.000 F. Le prix de revient inclut tous les frais de production : matières, main-d'œuvre, frais généraux.

On a d'abord un résultat de marché, qui dépend du nombre d'objets vendus et de la différence entre le prix de vente et le coût de production correspondant. Bien que l'entreprise ait diminué son coût de production, on suppose que la concurrence ne l'a pas obligée à modifier son prix de vente d'une année à l'autre. On oppose donc, à ce prix de vente, qui est le même que celui de l'an dernier, le prix de revient de l'an dernier. Pour dix objets, le résultat de marché sera :

100.000 F. — 98.000 F. = 2.000 F. par objet,
soit : 2.000 F. × 10 objets = 20.000 F.

Mais on a fait des progrès sur le prix de revient de 98.000 F. On a réussi à le faire tomber à 95.000 F, grâce à une meilleure productivité. Le résultat de productivité est de :

98.000 F. — 95.000 F. = 3.000 F. par objet,
soit : 3.000 F. × 10 objets = 30.000 F.

Le résultat de prospérité se décompose donc en 20.000 F de résultat de marché et 30.000 F de résultat de productivité.

[p. 83] Le résultat de prospérité, différence entre la valeur nette des ventes et les dépenses qui se rapportent à ces ventes, est la somme algébrique d'un résultat de marché et d'un résultat de productivité.

Le résultat de prospérité enregistre les mouvements économiques externes et internes auxquels est sujette l'entreprise. Reprenons notre exemple et supposons une concurrence sévère qui contraigne l'entreprise à vendre son produit 94.000 F au lieu de 100.000 F. On enregistrera donc un résultat de « prospérité » en perte de :

(94.000 F — 95.000 F) × 10 objets = 10.000 F

Cette perte de 10.000 F se décompose comme suit : résultat de marché :

(94.000 F — 98.000 F) × 10 objets = — 40.000 F ;

résultat de productivité :

(98.000 F — 95.000 F) × 10 objets = + 30.000 F ;

le résultat de prospérité est bien l'effet conjugué de ces deux résultats :

— 40.000 F + 30.000 F = — 10.000 F.

Dans ce cas, l'entreprise est productive sans être prospère. Les circonstances extérieures défavorables ont effacé les progrès intérieurs de l'exploitation.

Supposons maintenant un marché sur lequel l'entreprise possède un quasi-monopole de fait : elle vend facilement sa production, elle se soucie peu des progrès intérieurs d'organisation.

Elle peut monter son prix de vente à 105.000 F. Et son prix de revient passe, lui, à 99.000 F au lieu de 98.000 F auparavant.

On peut alors calculer le résultat suivant : résultat de prospérité :

(105.000 F — 99.000 F) × 10 objets = + 60.000 F.

Ce gain de 60.000 F se décompose ainsi : résultat de marché :

(105.000 F — 98.000 F) × 10 objets = + 70.000 F ;

résultat de productivité : (98.000 F — 99.000 F) × 10 objets = — 10.000 F ; composition du résultat de prospérité :

+ 70.000 F — 10.000 F = + 60.000 F.

Dans ce cas, l'entreprise a été prospère sans être productive.

[p. 84] Dans l'exemple ci-dessus, on fait intervenir l'idée simple d'une pression de la concurrence sur le prix des objets ou, au contraire, de la possibilité de prix de monopole. Mais ce sont là des exemples très dépouillés. Dans la réalité, on peut constater beaucoup de mouvements économiques qui influencent le résultat de prospérité. C'est ainsi qu'en cas d'une forte hausse des frais de personnel, des frais généraux et du prix des matières premières, sans compensation immédiate de cette hausse dans les prix de vente, on verra s'amenuiser le résultat de prospérité. L'inverse peut aussi arriver, quand une poussée s'exerce sur les prix de vente sans hausse simultanée des frais, ou bien quand le prix des matières premières diminue et que l'on peut laisser inchangé le prix de vente du produit.

En une situation, fort rare, de stabilité monétaire, ce résultat ne varie que sous l'influence de l'expansion ou de la récession commerciale, d'une part, et, d'autre part, sous l'influence des progrès introduits ou non dans l'organisation de l'entreprise. En situation d'instabilité monétaire, phénomène plus fréquent, toutes les incidences monétaires viennent s'inscrire dans ce résultat. Il exprime bien la position de l'entreprise dans son milieu économique, mais non l'évolution de sa productivité dont le résultat, bon ou mauvais, se trouve masqué par l'existence du résultat de marché.

C'est pour cette raison que l'on peut vouloir dégager le résultat de productivité pour lui-même et dissocier ce résultat de celui du marché.

Si nous considérons les intérêts de l'entrepreneur, nous les voyons liés à la prospérité de l'entreprise en tant qu'exploitation, mais aussi à sa productivité. Les résultats de gestion du patrimoine, commentés et appréciés au niveau des propriétaires de l'entreprise ou de leurs mandataires, n'influent pas sur le résultat de l'exploitation. Les décisions prises à l'échelon de la gestion auront certes une influence décisive sur la continuation ou la cessation de l'entreprise dans le cadre juridique actuel, mais elles n'influenceront pas les données de la conduite de l'exploitation telles que la politique des achats de matières premières ou la politique des salaires. Le résultat de prospérité revêt une importance décisive. L'entrepreneur admet que ce résultat soit momentanément mauvais et il puise alors dans les réserves du patrimoine. Mais, dans l'entreprise privée, on ne peut pas supporter de manière permanente des résultats négatifs de la prospérité.

D'où le double souci de l'entrepreneur : élever le plus possible le prix de vente global, abaisser le plus possible le prix de revient unitaire. Cela conduit à vouloir, tout à la fois, être certain d'un prix de vente rémunérateur et être assuré d'un progrès de la productivité. L'entrepreneur sait que, même s'il se trouvait en progrès continu de productivité, ses résultats de productivité ne compenseraient pas un déficit permanent de son résultat de marché. Il sait aussi que, s'il enregistrait des résultats de productivité en recul continuel, ceux-ci compromettraient inéluctablement ses gains sur le marché. C'est pourquoi, un chef d'entreprise met toujours une double condition à l'accroissement des rémunérations du travail dans son exploitation : que ces rémunérations soient véritablement gagnées, par un travail productif, et qu'elles puissent être payées par l'exploitation grâce à des prix de marché suffisants. Du côté des salariés, le problème économique est aussi nettement ressenti: ils présentent toujours une double demande : « Faites-nous participer aux gains de productivité, puisque les prix de revient diminuent, faites-nous participer aux gains de prospérité puisque vos ventes sont profitables. »

[p. 85] Mais les dirigeants de l'entreprise qui agit sur un marché libre, pas plus que l'ensemble de leurs collaborateurs ne peuvent espérer obtenir toujours de bons résultats, séparés ou conjoints, de prospérité et de productivité. Tantôt le résultat de marché viendra compenser le résultat de productivité, tantôt celui-ci compensera le résultat de marché, tantôt tous deux seront négatifs, tantôt tous deux seront positifs. Seule, l'entreprise qui ne peut pas obtenir une valeur de marché pour placer sa production parce que ses prix de vente sont imposés par la puissance publique, sait qu'elle peut être constamment productive sans, pour cela, devenir prospère.

Lorsque l'entreprise est devant un marché libre, elle doit toujours envisager ses résultats sous le double aspect de la prospérité et de la productivité. De ce fait, quand on veut intéresser le personnel, on doit choisir et se tenir à son choix. On doit choisir entre le résultat de productivité et le résultat de prospérité. Si le personnel est intéressé à la prospérité et si le résultat de prospérité est négatif, il faut que les salariés acceptent de ne rien recevoir, même s'ils ont déployé de gros efforts qui ont abouti à un progrès notable de productivité. De son côté, une direction d'entreprise devra admettre que le personnel reçoive une prime de prospérité si les produits se sont bien vendus et s'il y a un bon résultat de marché, alors qu'aucun progrès n'aura été enregistré dans le fonctionnement interne de l'exploitation. Si le personnel est intéressé au résultat de productivité et si ce résultat est positif, il devra recevoir une prime, même quand le résultat de prospérité est nul ou négatif. Et, quand le résultat de productivité est nul, le personnel ne doit rien toucher, même si le résultat de prospérité est largement positif.

Aucune pression ni des salariés, ni de la direction ne doit pouvoir faire modifier ce choix, sous le prétexte qu'il serait jugé défavorable aux uns ou aux autres dans telle période.

Mais l'analyse du résultat de prospérité entre un résultat de marché et un résultat de productivité peut recevoir d'autres applications. Ainsi, on pourra se demander si la marche d'un atelier doit être jugée par la productivité ou par la prospérité : devra-t-on, dans les comptes de cet atelier, enregistrer les variations des prix et des salaires, c'est-à-dire l'incidence du marché ? En outre, dans l'examen des résultats d'exploitation, on peut, ayant constaté un résultat de prospérité favorable seulement grâce au marché, décider une réorganisation intérieure qui aboutisse à un résultat décent de productivité. Inversement, un résultat de marché nul ou négatif peut entraîner une révision de la politique commerciale.

Un résultat de prospérité englobe donc un résultat de marché et un résultat de productivité. Il est défini, à un moment du temps, par exemple, à la fin d'un trimestre, par la différence :

recettes — dépenses.

Mais on peut décider de suivre la productivité pour elle-même. Et l'on doit alors parvenir à une définition de la productivité.

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3. LA PRODUCTIVITE DE L'ENTREPRISE

Au cours de l'histoire, l'économie de l'entreprise a été envisagée successivement sous les trois aspects, celui de la propriété, celui de la prospérité, celui de la productivité. La venue au premier plan d'un aspect plus moderne ne faisait pas disparaître pour autant le ou les précédents. Propriété, prospérité, productivité sont présents ensemble dans l'économie de l'entreprise. Mais c'est la productivité qui est le plus récent et, à cause de cela, celui qui, en général, est le moins bien connu et le moins bien défini.

La productivité est la faculté de produire en général. Plus spécialement, ce mot a été abondamment utilisé, dès le XVIIIe siècle, dans les propos ayant trait aux entreprises. On a parlé de la productivité du travail, de la productivité des machines, de la productivité du capital, de la productivité des terres, aussi, quand il s'agissait d'entreprises agricoles. Mais les économistes n'ont acquis qu'après la seconde guerre mondiale la notion de productivité au sens que nous donnons aujourd'hui, soit en macroéconomie, soit en microéconomie.

A partir de 1946, les esprits furent frappés par l'augmentation extraordinaire des biens de production et des biens de consommation, en quantité et en variété. Les mots de « croissance », de « développement » firent leur apparition dans les commentaires des faits économiques. On cessa d'expliquer le prodigieux essor économique par des causes banales, telles que « le retard à rattraper », « les larges espaces » ou « les ressources naturelles ». On commença à s'apercevoir que l'humanité pouvait s'enrichir en accroissant la quantité des produits et l'on se mit à imaginer, pour la solution du « problème social » d'autres procédés qu'une distribution de ces richesses qui avaient semblé jusqu'alors un tout constant dont la plus grande part aurait été accaparée par les riches aux dépens des pauvres. Certains persistent pourtant à méconnaître les sources de l'abondance dont jouissent les nations industrielles : ils ne voient pas que la cause essentielle en est l'entreprise où le travail des hommes transforme en progrès technique l'essor admirable des sciences qui est un phénomène entièrement nouveau dans l'histoire. Cette méconnaissance explique que l'on traite de nantis ou de privilégiés des peuples qui sont simplement industrieux et qui, ayant trouvé le secret de la multiplication des richesses, l'appliquent avec suite et le transmettent de leur mieux à leurs enfants ; ces peuples consentent d'ailleurs à payer la rançon du progrès, en commençant par les contraintes de la profession, en finissant par les dangers corporels auxquels les expose leur main-mise sur les forces naturelles, et en passant par le prosaïsme ou le vide intérieur de la civilisation urbaine. Les plus inventifs cherchent d'ailleurs les moyens de réduire la rançon, non en renonçant au progrès, mais en l'accentuant, dans le sens, certes, de son aménagement intelligent au service des besoins profonds de l'homme.

Notre propos n'est point de défendre la civilisation aux méfaits de laquelle des nostalgiques opposent l'idylle artisanale, paysanne, voire pastorale ou sauvage. Nous [p. 87] nous bornons à introduire, dans une vue d'ensemble, la productivité de l'entreprise, qu'il s'agit maintenant de définir.

Dans l'exploitation, il y a une grandeur qui, à dépenses constantes, varie dans le même sens que la production. Appelons cette grandeur Gp pour ne pas préjuger de la solution cherchée.

On a :

a) avec des dépenses constantes :

Quand la production augmente : Gp augmente.

Dès la première définition de Gp, on est donc amené à considérer des variations. Mais il faut bien comprendre ce que signifient ces variations. La grandeur considérée peut être plus ou moins grande. Ce n'est pas forcément parce qu'elle change. Ce peut être parce que, sans changer, elle est supérieure ici à ce qu'elle est ailleurs car, quand on dit d'une grandeur qu'elle est variable, cela signifie qu'elle peut prendre différentes valeurs, mais non pas forcément qu'elle change en un même sujet. Gp peut être plus ou moins grande d'une exploitation à l'autre, elle peut croître ou décroître dans une même exploitation.

b) à production constante : Quand les dépenses diminuent, Gp augmente.

Les Gp sont entre elles comme les inverses des dépenses. Donc si, à dépenses constantes, Gp varie dans le même sens que la production et proportionnellement à celle-ci, à production constante, Gp varie proportionnellement en sens inverse des dépenses.

Si l'on appelle p la mesure de Gp, P le chiffre de production, D le chiffre des dépenses correspondantes, on a :

p = P/1 × 1/D d'où p = P/D .

On est amené à considérer le coût unitaire.

Le coût unitaire est obtenu arithmétiquement par une division. On divise le total des dépenses par le total de la production correspondante. Si Ur est ce coût, on a donc :

Ur = D/P .

On est frappé de voir que D/P est l'inverse de P/D et l'on dit : Si la productivité se définit par le rapport de la production aux dépenses, elle est l'inverse du coût unitaire. Mais P/D n'est pas une division, l'égalité p = P/D est écrite pour signifier comment varie une certaine grandeur selon la production et les dépenses. Au contraire, le coût unitaire résulte bien d'une division. Il semble qu'à l'origine, il [p. 88] y ait eu le marché, avec des prix de vente unitaires : tant la grosse, tant la pinte, tant le baril, tant l'aune. La recette du marchand résulte d'une multiplication. Si V est cette recette, Uv le prix de vente, P la production, on a :

V = Uv × P

Le marchand peut se demander s'il a gagné ou perdu. En général, il se contente de faire la différence :

recettes — dépenses

qui nous ramène à un calcul de prospérité.

Mais les dépenses peuvent lui représenter le résultat d'une multiplication d'un coût unitaire par la production, ce qui dans le principe ne peut se contester, car la production, c'est ce qui est apporté sur le marché. Il peut alors faire la division qui lui permet de trouver ce coût unitaire, homologue du prix :

D = Ur × P d'où Ur = D/P .

Cela lui permet de comparer entre deux coûts pour obtenir :

Ur₁ < Ur₀ .

Ce qui conduit, pour une même production P, à essayer de diminuer les dépenses totales.

Ur₁ × P < Ur₀ × P .

Si l'industrie est parvenue à la notion de coût unitaire et à l'idée d'un coût total à réduire, il semble qu'en elle-même, la notion de productivité provienne de l'agriculture. Ainsi, à égalité de surface, une terre peut produire plus qu'une autre. Dans ce raisonnement, la surface est quelque chose qu'il faut mettre au dénominateur, une sorte de dépense, et l'on met au numérateur les quantités produites. On a:

p = P/D .

Nous retrouvons la formule déjà indiquée pour Gp.

D'une façon générale, P/D indique que si l'on veut augmenter la valeur de la fraction, il faut augmenter P et (ou) diminuer D. Cela permet de comparer entre elles des fractions.

P₁/D₁ , P₂/D₂ , etc.

Le mot exploitation, dans l'industrie, est emprunté à l'agriculture comme le mot productivité. Par analogie avec le calcul de l'agriculteur, on considère, dans une exploitation industrielle, ce qu'on dépense et ce que l'on obtient. On arrive à la [p. 89] formule économique fondamentale : le maximum d'effet pour le minimum d'effort. La règle d'or de l'économie, c'est ce que l'on appelle précisément l'économie de moyens : qu'une montagne n'accouche pas d'une souris ou qu'on ne tue pas une mouche avec un pavé. L'idéal, c'est la pichenette ou le coup de baguette qui font surgir une table bien servie, un carrosse brillamment attelé ; c'est ici la magie qui fournit un modèle pour l'économie. Mais elle s'est inspirée aussi de certains arts, tels que la guerre, l'athlétisme qui, savamment pratiqués et enseignés, exigent l'économie des forces, l'économie des mouvements.

D'une façon tout à fait générale, on compare le « résultat » avec les « moyens » mis en œuvre pour l'obtenir. On peut même, avant d'entreprendre, calculer : cela vaut ou n'en vaut pas la peine. « Vaut » désigne le résultat (valeur) « peine » désigne le moyen (coût, prix d'achat ou de revient), donc, ce que cela coûte, le prix qu'on y met. Quand la production est orientée vers un marché (vente) si le prix (de vente), c'est-à-dire l'espoir de recette est trop bas comparé à la dépense de production, alors cela n'en vaut pas la peine. D'où la comparaison de la recette avec la dépense. D'où le calcul du prix de revient et la recherche de sa diminution. C'est là un cas particulier du raisonnement économique. Les dépenses sont, en quelque sorte, plus ou moins productives.

On peut, comme nous l'avons dit, comparer les dépenses aux recettes, en faisant la différence :

recettes — dépenses .

On peut comparer, pour une même production, des dépenses à deux moments du temps :

Ur₀P ou D₀ et Ur₁P ou D₁ .

Le procédé proposé ici pour ce genre d'opération consiste à calculer, pour une même production :

dépenses admises — dépenses réelles .

Pour ce faire :

a) On mesure la production, en employant la méthode des « équivalences » qui permet de rapporter des produits différents à un produit étalon d'après leurs coûts complets unitaires relatifs. Mais l'intervention du coût unitaire ici n'a rien de significatif. Il ne sert pas à définir la productivité. Il sert seulement à mesurer la production.

b) On établit une ou des normes pour les coûts unitaires qui serviront à valoriser en dépenses admises la production faite. Pour cela on se sert soit de coûts déjà observés, soit de coûts construits.

c) On multiplie donc le chiffre de production par ce coût unitaire et l'on obtient des dépenses totales admises pour la production faite, auxquelles on compare les dépenses totales réelles.

Le coût unitaire admis a donc servi pour obtenir des dépenses admises totales.

[p. 90] Si les dépenses ont diminué, l'exploitation a amélioré une grandeur que nous avons appelée Gp et exprimée par la formule :

p = P/D .

La grandeur Gp est la productivité recherchée et le calcul de productivité peut s'effectuer, comme nous l'avons vu, par une comparaison entre eux de deux chiffres de dépenses. Il s'agit ici d'un cas analogue à celui où, pour mesurer la vitesse, on compare un temps à un temps donné. Il faut que le terme de comparaison soit une expression de la grandeur à mesurer. Les dépenses peuvent-elles exprimer la productivité ? Oui, car elles varient comme l'inverse de la productivité à production constante. Ainsi fait le temps pour la vitesse à parcours constant. Cela suppose qu'on a d'abord défini productivité, vitesse, par des formules

D/P , d/t .

Une plus grande vitesse est tenue pour meilleure. On dit que la vitesse progresse quand elle est plus grande. C'est que, pour définir la vitesse, on a choisi une fonction directe de l'espace, inverse du temps. Un sentiment favorable est attaché à l'accroissement d'espace avec gain de temps. La valeur ici, c'est l'espace. La dépense, c'est le temps. D'une autre façon : le but du parcours étant donné (donc la distance étant donnée) on veut gagner du temps pour arriver au but. L'idéal magique est le tapis volant, en attendant le transport instantané.

La différence : « dépenses admises — dépenses réelles » peut faire ressortir un changement ou un état stationnaire. Si c'est un changement, ce peut être une amélioration (progrès) ou, au contraire, une aggravation, une régression. S'il y a progrès, on a tendance à dire qu'on a été productif. Mais s'il y a stabilité ou régression, on a tendance à dire qu'on a été peu productif. Cela montre que, même dans ce dernier cas on a été productif, et, par suite, que dans le premier, on devrait dire « plus » productif.

Supposons, que la valeur soit attachée non au degré, mais au changement en mieux. Si l'on compare le degré de productivité d'un artisan dans un pays sous-développé à celui d'une usine dans un pays industriel, on trouve, par exemple, le rapport de 10 à 100. Mais, quand la productivité est faible, il peut être aisé de l'accroître d'une façon impressionnante si l'on en prend les moyens. On peut donc supposer que la productivité double chez l'artisan. Si celle de l'industriel n'a pas bougé, le rapport est de 20 à 100. Or, je pose la question: qui est productif ? ou : qui est le plus productif ? Celui qui est au niveau 100 ? ou celui qui est au niveau 20 simplement parce qu'il est passé de 10 à 20? Si l'on dit que c'est le second, c'est comme si, au cancre de la classe qui, après avoir fait 30 fautes dans sa dictée, n'en fait plus que 15, on assurait que son orthographe est meilleure que celle du bon élève qui laisse échapper trois fautes comme par le passé. Mais on convient que l'orthographe est en raison inverse du nombre des fautes pour un même texte ou des textes comparables. On peut certes encourager le cancre et le louer de ne plus faire que 15 fautes. Il a amélioré son orthographe. Si l'on veut une orthographe correcte, on s'adressera au bon élève, sachant d'ailleurs que plus on approche de [p. 91] la perfection, plus il est malaisé d'améliorer ses performances. Ainsi, de forts taux d'accroissement en macroéconomie sont signes qu'on est loin du niveau industriel. Et c'est un expédient misérable que celui auquel a recours un journaliste économique, pour donner une idée avantageuse de l'économie nationale, que de vanter la supériorité de ses taux de croissance par rapport à ceux de nations incontestablement plus productives. Si l'on veut produire économiquement, on ne s'en adressera pas moins à l'industrie la plus évoluée. On la dira plus productive ou même, absolument, productive.

Mais alors, d'où vient qu'en introduisant la notion de productivité dans les primes d'entreprise, on mette l'accent sur quelque chose à dépasser (progrès) ou sur quelque chose à atteindre (objectifs) ? et, d'une façon générale, d'où vient qu'on insiste sur les changements ? On le fait, parce qu'on sait qu'un mieux est possible. Rigoureusement parlant, on devra dire, pour une amélioration, gain de productivité, en réservant le nom de productivité à la grandeur elle-même, quel qu'en soit le degré. Cela n'empêche pas de dire qu'on intéresse à la productivité, ce qui signifie qu'on intéresse aux variations de cette grandeur, en bien ou en mal. En bien, par un gain individuel, en mal, par un manque à gagner.

On se trouve devant des performances à améliorer comme dans les sports, à ceci près qu'il s'agit de performances de l'entreprise, c'est-à-dire de performances collectives. La cause de cette exigence est la compétition qui, elle-même, est rendue plus dure par l'apparition de champions ou modèles supérieurs. Mais la mesure des performances exprime toujours des degrés, non une évolution. C'est toujours bien la longueur ou la hauteur du saut, la vitesse de la course, etc. Seulement, pour battre des records, on se compare au degré le plus élevé obtenu précédemment qui est le degré actuellement réalisable. A la S.N.C.F., on ne parle plus de la vitesse d'un rapide du PLM en 1900. Il n'empêche que ce rapide avait une vitesse. Mais on compare la vitesse du Mistral à celle du train qu'il a supplanté directement. Pourtant, la mesure de la vitesse du train demeure la distance Paris-Marseille divisée par le temps. Mais la nouvelle vitesse peut être comparée à la précédente sur la base de la différence des temps parce que la distance est constante.

Si la différence entre les dépenses admises et les dépenses réelles permet de comparer la productivité actuelle à une productivité de référence qui a enregistré les progrès précédents, la notion fondamentale de la productivité reste le rapport de la production à la dépense. C'est, comme je l'ai montré, par l'artifice d'une production constante qu'on mesure les variations de productivité en se servant des dépenses (2).

(2) Pour une étude critique complète de la définition de la productivité voir: Victor Emons, docteur en sciences économiques de l'Université de Liège « L'intéressement des travailleurs belges à la productivité.» Paris 1968 (Institut Technique des Salaires).

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